L'organisation des Poèmes à Lou d'Apollinaire
Poèmes à Lou
d'Apollinaire
UNE ORGANISATION
CHRONOLOGIQUE
Les
Poèmes à Lou
forment un recueil chronologique sans composition spécifique. A
défaut de construction, l'évolution des sentiments et les
circonstances de l'écriture rythment les grandes étapes du recueil.
Les
poèmes I-III datent d'octobre-novembre 1914. Conçus comme des
hommages, ils marquent le début des relations d'Apollinaire et de
Lou. Le poète choisit la forme calligrammatique, invention qui fait
sa fierté.
Dans
les poèmes IV-X, le poète, seul à Nîmes, exprime son enthousiasme
amoureux, sa passion charnelle et son manque de Lou, ainsi que la
solidarité des combattants.
A
partir du poème XI, "Guirlande de Lou", écrit le 24
janvier 1915 à Tarascon, suite à la seconde permission de Nice,
Apollinaire sent Lou se détacher de lui. Les poèmes de cette série
sont marqués par la mélancolie, l'approche du départ pour le front
et le fantasme. Le poème XIV, "Parce que tu m'as parlé de
vice...", renoue avec l'inspiration érotique mais sur un mode
plus froid qui rappelle l'épître. Le poème XVIII, "Adieu",
coïncide avec le départ de Lou pour les Vosges.
Les
poèmes XIX-XXV correspondent au séjour de Lou à Baccarat auprès
de Toutou. Apollinaire, qui se sent abandonné, entrelace les thèmes
amoureux et martiaux : l'attente de Lou et la faction se confondent,
de même que le départ des soldats pour le front et la présence de
Lou dans les Vosges. Les calligrammes du poème XXII s'efforcent, par
des éléments symboliques de la vie affective du poète (miroir,
canon, Maison carrée de Nîmes, sabre, portrait de Lou et orange),
de donner une présence à Lou.
Le
poème XXVI, inspiré des "Nuits" de Musset, écrit après
la dernière entrevue marseillaise, représente une étape importante
dans le processus de recréation poétique de la femme aimée.
Les
poèmes XXVII-XXIX marquent une transition : la séparation
définitive s'est assortie d'une mutuelle promesse d'amitié. Hormis
le poème XXVII qui n'est vraisemblablement pas à sa place à cet
endroit du recueil, les deux autres textes montrent un humour un peu
forcé, où Apollinaire, sans doute plus affecté qu'il ne le dit et
ne se l'avoue, fait contre mauvaise fortune bon cœur. Lou rejoint le
cortège des sirènes cruelles auxquelles le poète résiste par la
dérision.
Les
poèmes XXX-XXXII correspondent au voyage d'Apollinaire vers le
front. Le poème XXXII, "Mourmelon-le-Grand, 6 avril 1915",
qui clôt cette série, représente un tournant capital dans le
recueil. On y perçoit très nettement le choc reçu par le poète à
son arrivée sur le théâtre des opérations ; la souffrance et la
mort qui s'imposent à lui ; l'immédiate intégration des réalités
guerrières à son inspiration.
Les
poèmes XXXIII-XLVIII mettent en œuvre le processus fantasmatique
qui préside à l'inspiration du poète-combattant. Ils préparent le
poème XLIX, "L'amour le dédain et l'espérance", dont la
date, quoique approximative, correspond parfaitement à l'état
d'esprit du poète à cette période. Ce poème représente le
dernier grand tournant du recueil : Apollinaire y parachève la
transformation de son amour déçu en objet poétique et lui confère
une dimension programmatique. A partir de ce moment, Lou se
désincarne de plus en plus. Les poèmes écrits à partir de mai
1915 sont beaucoup moins érotiques. Soit ils adoptent un ton
fantaisiste, soit Lou y sert de prétexte. C'est dans le dernier
tiers du recueil que se concentrent les poèmes de datation
approximative et ceux qui servent à une publication postérieure.
Quoi qu'il en soit, on sent nettement que, comme dans "La
chanson du Mal-Aimé", les dimensions salvatrice et créatrice
de l'écriture poétique permettent au poète de dépasser la douleur
pour la transformer en chant.
Le
lecteur actuel possède, de surcroît, un avantage indéniable par
rapport à Lou : il a le loisir de lire les poèmes selon une double
temporalité. D'un côté, il peut suivre l'ordre chronologique à la
manière dont Lou découvrit les poèmes. De l'autre, il peut aborder
le recueil avec le recul que donne la connaissance préalable de
l'histoire d'amour. Le décalage renforce l'émotion engendrée par
l'expression des sentiments. Ainsi, le poème XVII, du 4 février
1915, "Rêverie sur ta venue", évoque le possible passage
de Lou par Nîmes à son retour du front. Non seulement on sait que
Lou n'ira pas voir le poète, mais une strophe comme :
Nous
ferons cent mille bêtises
Malgré
la guerre et tous ses maux
Nous
aurons de belles surprises
Les
arbres en fleur les Rameaux
Pâques
les premières cerises
résonne
douloureusement car c'est précisément à Pâques que le poète
partira pour le front, perdant tout espoir de revoir Lou. Ce poème
est d'autant plus touchant que "Train militaire" (XXX),
évoquant le voyage vers le front, constate :
Le
dernier arbre en fleurs qu'avant Dijon nous vîmes
(Car
c'est fini les fleurs des environs de Nîmes)
Etait
tout rose ainsi que tes seins virginaux
Enfin,
"Rêverie sur ta venue" n'est pas sans faire penser au
lecteur d'Apollinaire à l'"Aubade" de "La chanson du
mal-aimé", intermède riant et folâtre, dans un poème de fin
d'amour. La malédiction du mal-aimé poursuit encore le poète.
De
même, le poème XXIV, daté du 11 mars 1915, déplore le silence de
Lou, alors auprès de Toutou, et développe une thématique
chevaleresque inspirée par des rumeurs sur un prochain départ pour
les Dardenelles ; le malheureux poète souhaite la mort sans
démériter son amour
Que
je voudrais mourir dans le bel orient
Quand
Croisé j'entrerai fier dans Constantinople
Ton
image à la main mourir en soupirant
Devant
la douce mer d'azur et de sinople
Dans
sa lettre suivante, datée du 17 mars, Apollinaire explique qu'il n'a
finalement pas osé se porter volontaire pour la Turquie et que,
regrettant amèrement sa lâcheté, il saisira prochainement
l'occasion de partir pour le front. Il tiendra parole.